Le silence, un outil d’accompagnement sous-estimé
En tant que conseiller en insertion professionnelle, on a souvent tendance à redouter les moments de silence durant un entretien. Ce « vide » peut être perçu comme gênant ou contre-productif, suscitant anxiété et impression de perdre du temps . Pourtant, le silence fait pleinement partie de la communication et s’avère indispensable pour écouter véritablement l’autre. Bien utilisé, il devient un outil puissant pour instaurer un climat de confiance et encourager l’expression du bénéficiaire . Comme le dit l’adage, la parole est d’argent et le silence est d’or : un silence bien placé au bon moment peut en effet valoir de l’or dans la relation d’aide.
Ne confondons pas silence et inertie : il ne s’agit pas de se murer dans un mutisme interminable au point d’inquiéter son interlocuteur. Un CIP témoigne avec humour : « On m’avait dit “ne coupe pas la parole, fais des silences”… alors j’ai laissé un blanc de 45 secondes. La personne m’a regardé bizarrement… “Tu veux que je parte ?” Depuis, j’ai compris que l’écoute active, c’est plus subtil que ça ». Cette anecdote illustre qu’un silence mal géré peut déstabiliser. L’enjeu est donc d’apprendre à doser et à apprivoiser le silence, afin qu’il devienne un allié de l’entretien plutôt qu’un moment de malaise. Dans les sections qui suivent, nous verrons pourquoi le silence peut bénéficier au bénéficiaire, puis comment le CIP peut adopter la bonne posture pour en tirer parti, avant de synthétiser ces conseils dans une fiche pratique.
Les bénéfices psychologiques et relationnels du silence pour le bénéficiaire
Un silence opportun, loin d’être un « vide » inutile, offre de nombreux avantages au bénéficiaire de l’entretien :
- Favoriser la réflexion et la clarification : Pendant l’entretien, la pensée du bénéficiaire se construit petit à petit. Tout n’est pas clair d’emblée dans son esprit, surtout sur des sujets complexes comme son projet professionnel. Laisser quelques secondes de silence après une question ou une intervention lui permet de réfléchir en profondeur et de remettre de l’ordre dans ses idées. En effet, des silences de 5 à 10 secondes peuvent être très constructifs, en offrant un intervalle de réflexion pour approfondir sa réponse plutôt que de répondre de façon impulsive ou superficielle. Ce temps de pause contribue à de véritables prises de conscience et à l’émergence d’idées plus personnelles.
- Encourager l’expression libre : Le silence crée un espace où le bénéficiaire se sent invité à s’exprimer davantage. Ne pas reprendre la parole tout de suite, ne pas couper son élan, c’est lui montrer qu’on attend et valorise ce qu’il a à dire. Il peut ainsi poursuivre son propos, développer un point resté en suspens, ou aborder un aspect qu’il n’aurait pas osé évoquer si le CIP enchaînait immédiatement. Ce temps de parole supplémentaire offert par le silence peut amener le bénéficiaire à formuler des pensées plus sincères et à aller au bout de son raisonnement.
- Renforcer le sentiment d’écoute et de respect : Adopter le silence, c’est montrer implicitement « je te laisse le temps, je suis là pour toi ». Le bénéficiaire sent que son conseiller prend le temps pour lui au lieu de bâcler l’échange. Il se sent alors écouté avec attention et bienveillance, ce qui renforce son estime de soi et sa confiance envers le CIP. Au final, accepter de « perdre » un peu de temps en silence permet souvent de gagner la confiance du bénéficiaire et d’instaurer une relation plus authentique sur le long terme. Le silence, en marquant une pause dans le flot de questions, envoie le message que le CIP ne juge pas et ne cherche pas à imposer le rythme – un gage de respect qui met l’interlocuteur en confiance.
- Permettre l’expression des émotions : Dans un entretien d’accompagnement, aborder le parcours professionnel touche parfois à des émotions fortes (doutes, frustrations, espoirs). Un moment de silence offre un sas de décompression émotionnelle. Le bénéficiaire peut ressentir sans être interrompu, voire laisser quelques larmes couler s’il est ému, sans se sentir pressé de « reprendre le contrôle ». Ce silence empathique lui montre que ses émotions ont droit de cité et qu’il n’y a pas d’urgence à les refouler. Psychologiquement, cette acceptation silencieuse de ce qu’il vit peut l’apaiser et l’aider à se sentir accueilli sans jugement.
- Favoriser l’autonomie et l’engagement : En ne remplissant pas systématiquement tous les silences par des conseils ou des solutions toutes faites, le CIP encourage le bénéficiaire à participer activement à son propre accompagnement. Ces instants de pause l’incitent à chercher en lui-même des réponses, à formuler ses besoins ou ses idées avant que le conseiller ne le fasse à sa place. Sur le plan pédagogique, le silence responsabilise le bénéficiaire : il devient co-acteur de l’entretien, ce qui renforce son engagement. Il s’aperçoit que le CIP n’est pas là pour « faire à sa place » mais pour le soutenir dans son cheminement – une nuance essentielle pour qu’il gagne en autonomie.
En somme, un silence bien dosé n’a rien d’un blanc stérile. Au contraire, il agit comme un temps d’intégration bénéfique : il aide le bénéficiaire à penser, s’exprimer, se sentir respecté et compris, et à avancer à son propre rythme. Sur le plan relationnel, c’est un ciment de la confiance mutuelle : il prouve que le CIP est prêt à écouter jusqu’au bout, sans précipitation, ce qui installe une alliance plus solide. Et sur le plan psychologique, c’est un catalyseur de réflexion intérieure et d’apaisement.
Postures professionnelles pour bien gérer les silences
Comment, concrètement, utiliser le silence de manière professionnelle et bienveillante lors d’un entretien ? Voici les clés de posture du CIP pour faire du silence un atout :
- Apprivoiser sa propre appréhension : La première étape est de ne plus avoir peur du silence. Un bon accompagnant ne doit pas redouter ces brèves pauses calmes dans l’échange, car elles font partie du dialogue. Il faut chasser l’idée reçue qu’un silence est un échec ou une perte de temps. Au contraire, voyez-le comme un outil de travail. Gardez à l’esprit que « ne pas avoir peur du vide, du silence » est une qualité du professionnel de la relation d’aide. Adoptez un état d’esprit serein : si vous êtes à l’aise, le bénéficiaire le sera aussi.
- Adopter une communication non-verbale encourageante : Votre langage corporel doit montrer que vous êtes toujours pleinement présent pendant le silence. Maintenez une posture ouverte et engageée : le buste légèrement incliné vers l’interlocuteur, sans être envahissant, les bras décrispés (évitez de croiser les bras en signe de fermeture). Le regard est important : posez un regard bienveillant sur la personne, en la regardant suffisamment pour montrer votre écoute, mais sans la fixer intensément au point de la mettre mal à l’aise. Un hochement de tête de temps en temps, un léger sourire d’encouragement ou une mimique qui accompagne son émotion (par exemple une expression compatissante si elle évoque une difficulté) servent à valider silencieusement ce qu’elle exprime. Ces gestes non-verbaux agissent comme des signaux d’écoute : ils signifient « je t’écoute, je te comprends » sans interrompre la parole. À l’inverse, faites attention à ne pas soupirer, regarder votre montre ou votre téléphone durant un silence – ce genre de non-verbal enverrait le message opposé (impatience, désintérêt) et risquerait de briser la confiance. Rappelez-vous que même muet, vous communiquez quelque chose par votre attitude : autant que ce soit de la disponibilité et de la bienveillance.
- Écouter activement, sans interrompre : Cela peut sembler évident, mais une des bases est de ne pas couper la parole et de laisser des silences naturels à la fin des phrases de votre interlocuteur. N’enchaînez pas immédiatement vos questions ou vos réponses dès qu’il marque une pause. Comptez mentalement quelques secondes de battement. Ce laps de temps, même s’il ne dure que 5 ou 10 secondes, peut sembler long pour le CIP, mais il est très précieux pour le bénéficiaire. Durant ce flottement, gardez votre attitude d’écoute : acquiescez éventuellement d’un « hum hum » discret, mais sans rebondir tout de suite. Il s’agit de laisser un espace à l’autre pour qu’il continue éventuellement son idée. Souvent, l’interlocuteur reprendra de lui-même la parole après un court silence pour compléter sa pensée. Appliquer cette règle d’or – « ne jamais reprendre la parole aussitôt qu’il s’arrête » – montre que vous êtes dans une écoute active patiente, non dans un interrogatoire chronométré.
- Relancer avec tact si nécessaire : Bien sûr, tous les silences ne débouchent pas automatiquement sur une suite du discours. Si le blanc s’installe un peu trop et que la personne semble à court d’idées ou décontenancée, le CIP peut intervenir en douceur. L’important est de ne pas brusquer la reprise de parole. Vous pouvez par exemple relancer par une question ouverte neutre du type : « Pouvez-vous m’en dire un peu plus ? », « Qu’est-ce que cela vous évoque ? » ou simplement « À quoi pensez-vous ? ». Ce genre de question invite le bénéficiaire à approfondir, sans orienter sa réponse. Autre approche possible : faites un court résumé de ses derniers propos pour montrer que vous avez compris (« Si je résume, vous me dites que… c’est bien cela ? »), puis laissez à nouveau le silence pour voir si cela l’amène à développer ou à corriger. Enfin, dans certains cas, reformuler la question initiale peut aider : peut-être n’avait-il pas saisi, ou a besoin qu’on la présente autrement. L’idée est de remettre en marche l’échange tout en douceur, sans abandonner la personne dans un silence interminable, mais sans non plus reprendre la discussion de façon directive.
- Accueillir les silences « émotionnels » avec empathie : Si le bénéficiaire manifeste de l’émotion et que cela se traduit par un silence (par exemple, une voix nouée qui s’interrompt, des larmes qui montent), la posture du CIP consiste à rester présent et solidaire dans ce moment. Ne comblez surtout pas immédiatement ce silence chargé d’émotion par des paroles banales du genre « Ne vous inquiétez pas » ou « Ce n’est pas grave », qui minimiseraient son ressenti. Au contraire, laissez-lui le temps de ressentir ce qu’il a à ressentir. Vous pouvez montrer votre soutien par de petits gestes : tendre une boîte de mouchoirs, hocher la tête avec compréhension, dire d’une voix posée « Je comprends, prenez votre temps ». Ce type de réponse verbale brève valide son émotion et l’encourage à prendre le temps qu’il lui faut pour se reprendre, sans se sentir coupable. Votre silence à vous, dans ces instants, doit être chaleureux : il signifie que vous n’êtes pas mal à l’aise avec ce qu’il exprime, et que vous restez là. Une fois l’émotion passée ou atténuée, le bénéficiaire reprendra souvent de lui-même la parole pour continuer. Grâce à votre silence empathique, il aura senti qu’il pouvait être authentique sans être interrompu ni jugé – ce qui renforce considérablement la relation d’aide.
- Adapter le silence à la situation : Enfin, gardez en tête qu’il n’existe pas de durée parfaite ou de recette universelle – il faut s’ajuster à la personne en face et au contexte. Certains bénéficiaires, très loquaces, laisseront peu de silences d’eux-mêmes ; il faudra alors saisir les rares pauses pour intervenir à bon escient. D’autres, plus réservés, auront régulièrement besoin de silence pour réfléchir : dans ce cas, le CIP peut instaurer d’emblée un rythme d’entretien plus posé, et pourquoi pas mentionner explicitement que les silences ont leur place (« Parfois on peut marquer un petit temps de réflexion, n’hésitez pas à prendre ce temps si vous en avez besoin »). Cela dédramatise d’entrée ces moments de calme. De même, la nature du rendez-vous compte : un entretien de diagnostic initial, où la personne peut être intimidée, requerra sans doute plus de silences bienveillants pour l’aider à s’exprimer, par rapport à un entretien de suivi avec un bénéficiaire déjà à l’aise. Soyez donc attentif aux réactions de l’autre : si un silence semble le mettre mal à l’aise (il peut fixer le sol, se tortiller), n’insistez pas trop longuement et relancez doucement. L’écoute active, c’est de la flexibilité : le silence est une ficelle de votre jeu de professionnel, mais c’est vous qui décidez de la manier finement, selon les besoins du moment.
En appliquant ces postures, le CIP transforme le silence en outil d’accompagnement efficace plutôt qu’en parenthèse inconfortable. On le voit, tout est question d’équilibre : un silence réussi n’est jamais un abandon ou un vide gênant, c’est au contraire un espace utile rempli par la présence attentive du conseiller.
Fiche pratique – Utiliser le silence en entretien
| Objectif du silence | Mise en œuvre concrète | Erreurs à éviter |
|---|---|---|
| Encourager l’expression (Inciter le bénéficiaire à parler librement) | – Après une question ouverte, rester silencieux quelques secondes en hochant la tête pour signifier qu’on écoute. – Laisser un blanc à la fin d’une réponse pour voir s’il souhaite ajouter quelque chose. | – Couper la parole ou enchaîner tout de suite avec une nouvelle question. – Remplir le silence par nervosité et empêcher le bénéficiaire de s’exprimer jusqu’au bout. |
| Favoriser la réflexion (Permettre au bénéficiaire de réfléchir et formuler ses idées) | – Poser une question et patienter tranquillement (5–10 sec ou plus selon besoin) afin qu’il formule sa pensée. – Garder une posture attentive pendant qu’il réfléchit (regard, posture ouverte), éventuellement dire « Prenez votre temps, je vous écoute ». | – Mettre la pression en réitérant la question trop vite ou en soupirant pendant qu’il réfléchit. – Combler le silence par peur du « blanc », ce qui peut interrompre son processus de réflexion. |
| Accueillir une émotion (Offrir un espace pour ressentir et décharger une émotion) | – Si le bénéficiaire s’interrompt, ému ou troublé, garder le silence tout en restant présent (contact visuel doux, gestuelle d’empathie). – Laisser le temps de reprendre son souffle, éventuellement proposer un mouchoir ou dire « Ça va, je suis là » d’une voix calme. | – Minimiser ou interrompre l’émotion par des phrases toutes faites (« Allez, ce n’est pas si grave… »). – Rester silencieux sans montrer de soutien (silence froid ou détournement du regard qui ferait l’effet d’un abandon). |
| Instaurer la confiance (Montrer du respect et créer une alliance de travail) | – Adopter dès le début un rythme d’entretien qui intègre des temps de pause, en expliquant au besoin que ces moments de silence font partie de l’échange. – Écouter sans jugement, en montrant par le silence qu’on ne cherche pas à précipiter les réponses. | – Bombarder de questions sans répit, donnant l’impression d’un interrogatoire chronométré. – Laisser au contraire un silence trop long qui devient embarrassant, sans expliquer ou sans relancer (le bénéficiaire pourrait se sentir perdu ou jugé). |
| Encourager l’autonomie (Laisser le bénéficiaire trouver ses solutions) | – Quand un problème est posé, résister à la tentation de proposer immédiatement LA solution : observer un silence qui l’invite à réfléchir à ses propres idées. – Rebondir ensuite sur ses propositions, valoriser ses initiatives, pour le guider sans faire à sa place. | – Parler à sa place en donnant tout de suite des conseils tout faits, ce qui le met en position passive. – Laisser un silence total sans accompagnement si le bénéficiaire ne sait vraiment pas par où commencer (au besoin, reformuler la question ou diviser le problème en plus petites questions). |
En pratique, le silence est un outil d’accompagnement subtil : bien dosé, il permet d’écouter réellement l’autre et de l’aider à avancer, tandis que mal géré, il peut mettre mal à l’aise. En suivant ces repères, le CIP peut transformer les « blancs » redoutés en moments constructifs, au service de la relation d’aide. La qualité d’un entretien ne se mesure pas à la quantité de mots échangés ; parfois, c’est dans ce qui n’est pas dit tout de suite que réside le véritable travail. En osant le silence avec tact, le conseiller offre à la personne accompagnée un espace pour se découvrir, se raconter et grandir – et c’est sans doute l’une des plus belles preuves d’une écoute professionnelle, bienveillante… et un brin zen.
Ressources complémentaires 📚
Olivier Roustant ecoute active, pdf – pedagogie.ac-reunion.fr
C. Terrier – LA COMMUNICATION NON VERBALE, pdf – lve.circo39.ac-bes
🤯 Le guide que j’aurais voulu avoir avant de rater mon premier entretien – lelabodescip.fr
HÉLÈNE GRUGEON – guide pour conduire un entretien d’orientation – chlorofil.fr
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