On s’est tous posé la question, devant un demandeur d’emploi (DE) : « C’est quoi, être autonome dans sa recherche d’emploi, au juste ? » Est-ce que c’est juste maîtriser l’espace personnel Pôle emploi (actuel France Travail), ou y a-t-il quelque chose de plus grand, de plus… humain, derrière cette injonction ?
Un super rapport de recherche (N°116, Septembre 2025) du CEET (Centre d’études de l’emploi et du travail), cofinancé par le conseil scientifique de Pôle emploi et l’INJEP (Institut national pour la jeunesse et l’éducation populaire), a creusé le sujet. Et surprise : ce que l’institution appelle « autonomie » sur le papier, c’est souvent bien loin de notre réalité terrain.
Accroche-toi, on décortique ça ensemble, avec des pincettes et un bon café.
1. L’Autonomie, ou l’art de segmenter pour survivre 🤯
Sur le terrain, on sent bien que le mot « autonomie » est devenu le Graal des politiques sociales. Mais le rapport le dit cash : la conception dominante, c’est l’autonomie fonctionnelle. En gros, si le DE est capable de faire ses recherches tout seul, souvent en se limitant à la maîtrise des outils numériques.
Mais attention, scoop : cette focalisation sur l’autonomie, ce n’est pas tant un idéal d’émancipation individuelle (même si on aimerait !) qu’une transformation organisationnelle liée à la dématérialisation du marché du travail.
C’est là que l’humilité revient au galop : l’autonomie est d’abord et avant tout un outil pour segmenter l’offre de services. Le but ? Concentrer notre précieux temps de conseiller sur les profils jugés « les plus éloignés de l’emploi ». C’est une quête d’efficacité gestionnaire.
Le drame du digital (le « réductionnisme digital ») : Depuis 2015, si tu as des compétences numériques (pour utiliser l’Emploi store et le site Pôle emploi, par exemple), on te considère comme autonome. Si tu es cadre, c’est presque automatique (modalité Suivi ou Suivi-cadre). Pour ces profils, l’institution te demande de te débrouiller en ligne sans intervention systématique d’un conseiller.
Mais tu sais comme moi que le DE qui vient au guichet, ce n’est pas forcément un « incapable numérique ». Comme Ismaël Yaw (31 ans, Guidé, inscrit depuis 1 mois), qui, malgré sa familiarité avec l’administration, doit se déplacer physiquement pour faire valoir ses droits (un registre de « protestations en face-à-face »). Parfois, c’est juste que le système est tellement opaque qu’il faut un contact humain pour s’y retrouver.
2. Les chiffres qui nous ancrent dans le réel 📊
Pour bien comprendre de quoi on parle, voici quelques chiffres clés tirés de l’enquête qualitative :
| Catégorie | Chiffre clé | Contexte/Dispositif |
| Durée moyenne d’inscription des DE interrogés | 17 mois (médiane à 8 mois) | Varie de 1 à 48 mois (et jusqu’à 72 mois dans un cas !). |
| Portefeuille théorique (Guidé) | 100 à 150 DE | Modalité intermédiaire. |
| Portefeuille théorique (Renforcé) | 70 DE | Contacts privilégiés en face-à-face, au moins une fois par mois. |
| Portefeuille théorique (Suivi) | 200 à 300 DE | Modalité la plus légère, contact au moins une fois par semestre. |
| Non-recours à l’assurance chômage (estimation) | Entre 25 % et 42 % | Ces personnes sont exclues des services d’aide à l’emploi de Pôle emploi. |
| Contrat d’Engagement Jeune (CEJ) | 15 heures d’activités par semaine | Ce quota doit être validé par le conseiller. |
L’échantillon analysé comprenait 11 hommes et 17 femmes. Et comme on le voit, la segmentation est claire : les jeunes (moins de 30 ans) sont orientés vers l’AIJ (Accompagnement Individualisé Jeunes) ou le CEJ (Contrat d’engagement jeune), tandis que les seniors (plus de 50 ans) et les personnes aux durées d’inscription les plus longues sont souvent en Renforcé.
3. La double peine du CIP : Prescrire plutôt que Placer 🤯
Si on demande aux DE d’être autonomes, c’est aussi parce que, soyons honnêtes, notre propre autonomie professionnelle a été mise à mal. On a assisté à une désintermédiation du marché du travail :
1. Le placement, c’est plus notre job : Avec la spécialisation des rôles (relation entreprise d’un côté, accompagnement DE de l’autre), on est de plus en plus éloignés des entreprises. Les conseillers « placement » se retrouvent avec une expertise limitée du monde du travail et des attentes des employeurs. Corentin Landraud (37 ans, Suivi, 2 ans d’ancienneté) doit s’appuyer sur des discussions informelles avec des collègues pour glaner des infos sur le BTP ou la banque. On est plus des intermédiaires, mais des intermédiaires d’intermédiaires.
2. L’impératif de la prescription : Notre boulot devient de plus en plus centré sur l’offre de service interne, transformant le placement dans l’emploi en placement dans l’offre de service. On se retrouve à prescrire des prestations (Activ’ Projet, VSI (Valoriser son image professionnelle), Prépa-compétences, etc.) même quand on doute de leur réelle « plus-value extraordinaire » pour le retour à l’emploi.
Ce qui nous sauve, ce sont les dispositifs intensifs ! En AIJ ou CEJ, tu as un portefeuille plus réduit (ex: CEJ, Gaël Magda gère des jeunes qui doivent faire 15 heures d’activités par semaine, à valider). Là, on retrouve une approche plus complète, une pleine maîtrise de la relation de service où placement et accompagnement redeviennent indissociables.
Mais même dans l’accompagnement, la pression des outils numériques se fait sentir. Charlotte Alan (38 ans, Suivi, 8 ans d’ancienneté) raconte que les outils d’aide au diagnostic servent de « guide au questionnement » pour les jeunes conseillers, pour « affiner l’offre de services ». On a l’impression d’être parfois des « conseillers assistés par ordinateur ».
Et quand les DE ne se conforment pas à la prescription ? Ça devient un « refus de coopération ». Sandrine Vassort (55 ans, Renforcé, 17 ans d’ancienneté) envisage de transférer une DE en Guidé (un contact tous les 6 mois !) si elle refuse trop de prestations, estimant qu’il n’y a plus de « plus-value à rester au Pôle emploi ».
4. L’Autonomie, un sport d’équipe : « Faire sans Pôle emploi, est-ce faire tout seul ? » 💪
C’est là que le rapport nous rappelle pourquoi on fait ce métier : l’autonomie est un concept relationnel. Derrière l’image du DE qui se débrouille, il y a souvent une incroyable toile de soutien et d’interdépendance.
L’autonomie du DE, c’est souvent le non-recours.
Le fait de « faire sans Pôle emploi » peut être un choix utilitariste (on ne croit pas à l’efficacité des services) ou normatif (on résiste au contrôle ou à la stigmatisation).
• L’autonomie par rejet du contrôle : Xavier Bouillon (62 ans, Suivi, inscrit depuis 48 mois) s’est méfié de l’outil collaboratif Sphère Emploi après que sa conseillère a répondu sèchement à une question qu’il avait lui-même traitée en détail, avant de lui envoyer des offres d’emploi juste après. Pour lui, l’outil peut se transformer en instrument de surveillance.
• L’autonomie anti-stigmate : Sophie Fellberg (58 ans, Renforcé) regrette de ne pas avoir accès aux services de l’APEC (Association Pour l’Emploi des Cadres), qu’elle juge plus pertinents, et refuse une orientation vers l’Armée du Salut, car elle « n’était pas à [sa] place » avec des personnes « en très grande difficulté ». Le non-recours est une façon de préserver son statut social.
L’entourage, ce filet de sécurité (ambigu)
Nos DE ne vivent pas dans une bulle. Leur autonomie est collective et s’ancre dans les réseaux familiaux, personnels et les ressources matérielles (logement, mobilité).
• Le soutien financier, une épée à double tranchant : Si le conjoint ou la famille a un salaire stable (comme le compagnon d’Amandine Castanet, 25 ans, AIJ), ça te permet de temporiser et d’être plus exigeant sur l’emploi que tu cherches (ex: vouloir travailler uniquement de nuit).
• Les créateurs d’entreprise : On les met souvent en Guidé ou Suivi, car ils sont considérés comme autonomes. Mais ce projet est un « truc de malade » qui demande des ressources énormes. Enora Ulven (37 ans, Guidé TH), créatrice de bijoux énergétiques, a épuisé 48 mois de chômage, dépensé plus de 10 000 euros de sa poche en formations et services, tout en gérant une maladie auto-immune. Son conseiller n’a appris l’ampleur de ses difficultés personnelles qu’une fois qu’ils sont devenus « potes » en dehors de Pôle emploi.
• L’utilité du chômage pour les autres : Parfois, le DE devient une variable d’ajustement familial. Ewen Levasseur (21 ans, CEJ) contribue aux tâches ménagères et à la garde de ses jeunes frères, libérant du temps pour ses parents qui travaillent à temps plein. Michelle Bonneterre (63 ans, Guidé) consacre tout son temps à s’occuper de sa mère malade, faisant le « chauffeur » et le « repassage ». Le chômage des uns rend l’emploi des autres tenable.
Ce qui marche : l’humain et l’ajustement
Ce qui ressort le plus, c’est que l’accompagnement fonctionne quand il est personnalisé et qu’il crée de la confiance. Samara Keita (25 ans, AIJ, inscrite depuis 14 mois), qui a appris le français seule et vit dans un foyer, qualifiait Amina Hadj (sa conseillère) de « rencontre super ». Le rôle du conseiller était de lui donner de la confiance et de l’aide concrète (débloquer une indemnisation, trouver une formation rémunérée). L’autonomie de Samara est renforcée par l’aide, elle n’est pas son point de départ.
En clair, l’autonomie n’est pas une aptitude « de base » à cocher dans un bilan, mais le résultat d’arrangements contraints et d’interdépendances sociales. Notre rôle, c’est de comprendre tout ça, de voir le DE au-delà du « plus ou moins capable » et de ne pas laisser l’organisation nous déposséder de notre capacité à faire de vraies rencontres.
Alors, la prochaine fois que tu as un DE face à toi, rappelle-toi : ce n’est pas parce qu’il n’a pas coché toutes les cases numériques qu’il n’est pas en train de mener une bataille incroyable, souvent avec des ressources invisibles qu’il ne sait même pas nommer. Et notre plus-value, elle est là : à décoder ces batailles et à être le soutien dont il a vraiment besoin.
En vidéo :























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