Et cette journée m’a rappelé ce que signifie réellement accompagner.
Avant toute chose, je tiens à remercier Gustave Lebeau, Lou Braun et Cécile Deleplanque pour leur accueil au Wake Up Café de Montpellier. Un accueil simple, attentif, sans mise en scène. Un accueil qui dit beaucoup de la manière dont les choses se vivent ici : avec sérieux, humanité et sans faux-semblants.
Prendre le temps de regarder autrement
Passer une journée au Wake Up Café de Montpellier, ce n’est pas “visiter une structure”. C’est entrer dans un lieu qui se vit avant de se raconter. On y comprend très vite que l’accompagnement ne se résume pas à une succession d’actions ou de dispositifs, mais à une présence continue, pensée dans le temps long.
Wake Up Café accompagne des personnes sortant de détention, appelées les wakeurs, avec un objectif clair : permettre une réinsertion durable, sans récidive. L’accompagnement commence parfois en détention, se poursuit à la sortie, et ne s’interrompt pas à la première embauche. Ici, on assume une idée devenue presque à contre-courant : certaines reconstructions prennent du temps, et ce temps n’est pas négociable.
Dès les premières heures, cette cohérence se ressent. Rien n’est spectaculaire. Rien n’est surjoué. Et c’est précisément ce qui rend le lieu crédible.
Le matin : l’entretien d’embauche comme travail de posture
La journée débute par un atelier d’entretien d’embauche. Un exercice familier pour tout professionnel de l’insertion. Pourtant, très vite, il apparaît que l’enjeu dépasse largement la préparation technique. L’entretien devient un espace où se travaille la posture : la manière de se présenter, de soutenir un regard, d’occuper sa place sans se justifier ni se dévaloriser.
Les wakeurs arrivent avec des états d’esprit très différents. Certains sont tendus, d’autres silencieux, parfois sur la réserve. Tous savent que ce moment compte. Le cadre est clair, exigeant, sécurisant. Les retours sont francs, précis, jamais humiliants. On ne gomme pas les parcours, mais on ne les enferme pas non plus dans ce qu’ils ont été.
On travaille avec le réel. Avec ce qui est là. En laissant le temps nécessaire pour chercher ses mots, ajuster sa posture, recommencer. En tant que Conseiller en Insertion Professionnelle, on reconnaît immédiatement une posture juste : croire dans les capacités des personnes sans jamais baisser le niveau d’exigence. Une exigence qui protège autant qu’elle responsabilise.
Le déjeuner : le collectif comme socle
À midi, le déjeuner rassemble tout le monde. Wakeurs, salariés, bénévoles. On cuisine ensemble, on mange ensemble, on range ensemble. Ce moment n’est pas un simple temps convivial ajouté au programme : il en est un pilier.
Ici, le collectif n’est pas un concept. Il se vit. Sans hiérarchie implicite. Sans séparation artificielle entre ceux qui accompagnent et ceux qui sont accompagnés. Les échanges sont simples, parfois légers, parfois plus profonds. Rien d’exceptionnel en apparence, mais ces moments sont essentiels.
Ils permettent de recréer du lien social, de redonner une place, de se sentir légitime dans un groupe sans être constamment renvoyé à son passé. Pour beaucoup de wakeurs, ces temps partagés font pleinement partie de la reconstruction.
L’après-midi : mettre des mots sur les situations
L’après-midi est consacré à un atelier collectif organisé par le PCB de Béziers. Un temps de parole et d’écoute, où chacun peut parler de sa situation, de ses difficultés, de ses avancées, parfois de ses doutes. Il ne s’agit pas de trouver des solutions immédiates, ni de produire un résultat mesurable. Il s’agit avant tout de pouvoir dire, être entendu, exister sans jugement.
Ce qui frappe, c’est la qualité de l’écoute. Chacun parle à son rythme. Certains prennent la parole facilement, d’autres avec plus de retenue. Les récits sont parfois lourds, parfois plus légers, mais toujours accueillis avec respect. Le cadre permet de dire sans s’exposer, de partager sans se justifier.
Pour un professionnel de l’insertion, ce temps collectif rappelle une évidence trop souvent oubliée : l’accompagnement ne passe pas uniquement par des outils ou des démarches. Il passe aussi par la possibilité de se raconter, de mettre du sens sur son parcours, de ne plus porter seul ce qui pèse.
Quand l’art crée des liens qui durent
Cette journée au Wake Up Café de Montpellier m’a aussi renvoyé à un projet artistique de 2024 qui incarne, autrement mais très justement, cette même philosophie :
🎞️ le clip officiel du projet « Le combat des invisibles »
👉 https://youtu.be/CWqRFTemsRc?si=omN-AAJgLCqK1Wee
À l’initiative de Lo Dy, de la Maison de Retraite Protestante, du Wake Up Café de Montpellier et de Rap Académie Occitanie, ce projet a permis aux membres du Wake Up Café et à des résidents de la Maison de Retraite Protestante de Montpellier de se rencontrer, d’échanger sur leurs parcours de vie et de créer ensemble.
Ce qui rend ce projet particulièrement fort, au-delà du clip lui-même, c’est ce que révèle son making of
👉 https://youtu.be/sDCIS8jPG0k?si=XcvRBsObkWwRrW6g
On y voit des personnes que tout semble opposer — l’âge, l’histoire, les représentations sociales — prendre le temps de se découvrir, de s’écouter et de construire une relation sincère. Et surtout, ces liens ne se sont pas arrêtés à la fin du tournage. Les échanges ont perduré. Les rencontres se sont poursuivies. Des relations se sont installées dans le temps, bien au-delà du cadre initial du projet artistique.
Ce projet démontre avec beaucoup de justesse le pouvoir de la musique et de l’art pour unir les générations, briser les préjugés et offrir de nouvelles perspectives. Il rappelle que l’insertion ne passe pas uniquement par l’emploi ou les dispositifs, mais aussi par la reconnaissance mutuelle, la création et la possibilité d’exister autrement dans le regard de l’autre.
À sa manière, Le combat des invisibles prolonge ce que j’ai observé tout au long de la journée au Wake Up Café : créer des cadres où des personnes que la société rend souvent invisibles peuvent reprendre une place, une voix, et parfois un lien durable.
Un impact qui change les regards
Cette journée m’a permis de comprendre pourquoi 87,4 % des wakeurs ne retournent pas en prison, contre une moyenne nationale bien plus élevée. La force de Wake Up Café réside dans son approche globale. On n’y trouve pas seulement un emploi. On y réapprend à être acteur de sa vie.
L’accompagnement ne se limite pas à une succession d’étapes ou d’objectifs. Il s’inscrit dans une continuité, avec un cadre clair, une présence constante et une confiance construite dans le temps. Les résultats ne tiennent pas à une méthode miracle, mais à la cohérence entre les valeurs portées et les pratiques quotidiennes.
S’engager autrement : prolonger l’expérience
Pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin, Wake Up Café propose de devenir bénévole et de mettre ses compétences au service de cette mission d’utilité publique. C’est une expérience humaine profonde, qui transforme autant le regard des wakeurs sur la société que notre propre regard sur la réinsertion et sur nos pratiques professionnelles.
Ce que je retiens, en tant que professionnel
Je suis reparti du Wake Up Café de Montpellier sans certitudes supplémentaires, mais avec une conviction renforcée : l’insertion fonctionne quand elle est globale, cohérente et incarnée. Quand elle prend le temps. Quand elle repose sur la confiance, l’exigence et la responsabilité partagée.
Cette journée n’a pas seulement nourri ma réflexion professionnelle. Elle a déplacé mon regard. Et elle m’a rappelé une chose essentielle : si l’accompagnement ne laisse pas de place au temps, au cadre et à la parole, alors il ne fait que gérer des parcours. Il ne transforme pas des vies.
Lien vers le wake up café : https://www.wakeupcafe.org/
























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